FAUSTIN EHOUMAN

Hôpital psychiatrique de Bingerville : C’était fou chez les malades mentaux !

Grand-Bassam, première capitale de la Côte d’Ivoire, a accueilli, cette année, la commémoration de l’indépendance. A Bingerville, la deuxième capitale, au cœur de l’hôpital psychiatrique, les pensionnaires se sentent concernés eux-aussi par tout ce qui touche à la vie de la Nation.

« Parachu ! Parachu ! Parachu ! Nonnn, ils sont trop forts les parachu, ça c’est la Côte d’Ivoire ». La bouche et les yeux grandement ouverts, Marc est plongé dans le petit écran. S’y étant rapproché, il ne cligne point des yeux pour s’assurer de ne rien rater de la séquence qui passe, tel un adolescent dans les années 1990 captivé par un film de guerre hollywoodien.

Bouteille de soda à moitié vide en main, la salive dégoulinant de la bouche, le jeune homme d’une vingtaine d’années vit la parade des commandos parachutistes avec émerveillement. Comme s’il était sur les lieux à Grand-Bassam. Sa difficulté à articuler du fait de son trouble psychique ne l’empêche pas pour autant d’exalter ses héros du jour, de chanter et battre les mains à leur gloire, à la gloire du drapeau.

Ici, à l’Hôpital psychiatrique de Bingerville, les pensionnaires semblent concernés eux aussi par la commémoration de l’indépendance. Même s’il n’y a pas eu de manifestation pour marquer le coup – seulement le drapeau orange-blanc-vert flotte à l’entrée de l’établissement sanitaire -, certains malades mentaux, à l’instar de Marc, savent que c’est un jour spécial pour leur pays.

Quelques-uns se sont endimanchés pour la circonstance et sont installés depuis 9h sous le grand préau pour regarder le défilé militaire sur l’unique poste téléviseur. Cet espace bien aéré d’environ 40 m² attire le regard, dès qu’on franchit le portail de l’établissement. Sa toiture en tôle inoxydable offre une protection contre les intempéries aux pensionnaires qui ont décidé d’être à l’extérieur de leurs chambres. De petites averses froides tombent depuis le matin, ce qui ne donne envie à personne d’errer dans la cour.

Entre plaisir et soupir

Assis côte à côte, par petits groupes de deux ou trois, chacun sur sa chaise, ils sont une quinzaine de malades sous le préau à suivre la cérémonie officielle. L’ambiance est globalement calme, très peu de va-et-vient. Il n’y a que Marc qui n’arrive pas à se maîtriser. Excité et bruyant devant les démonstrations de forces de défense et de sécurité, il a oublié qu’il n’est pas seul. Enfin, jusqu’à ce que derrière au fond, une voix l’interpelle avec autorité. « Hey ! toi-là, tais-toi un peu, tu crois que tu es seul ici ? ».

Il s’agit d’Ismaël, un autre pensionnaire de 21 ans. Il est assis tranquillement et se ronge l’ongle du petit doigt. Cet étudiant a été interné il y a seulement trois semaines, quand Marc, lui, y est depuis quelques mois. Le silence imposé est de courte durée. D’autres voix s’élèvent et s’entrechoquent dans une chaude discussion entre trois téléspectateurs. « Ce sont des commandos », dit l’un. « C’est faux, ceux-là c’est des policiers. Faut bien regarder leurs habits », rétorque un autre. « Qui t’a dit que ce sont des policiers ? C’est seulement les snipers qui peuvent faire ça », tranche le troisième.

Plusieurs malades mentaux ont suivi le défilé militaire depuis ce préau (F. Ehouman)

L’éclat de voix de ces trois téléspectateurs oblige un autre à demander de nouveau le calme pour pouvoir écouter l’hymne national qui va maintenant être exécuté. Il est 12h00. À travers le petit écran, on peut voir le couple présidentiel se lever pour l’Abidjanaise. Ce malade se tient debout, lui aussi, pose la main sur la poitrine et ferme les yeux. Il restera, silencieux, dans cette position plusieurs minutes après les dernières notes. Ses pensées se sont-elles égarées entre les paroles de ce chant patriotique ? Serait-il en train de méditer ?

Autour, le calme est précaire. Un sourire et quelques mots échangés suffisent pour en apprendre sur les raisons de l’admission des malades dans ce centre, mais également sur le niveau intellectuel de certains d’entre eux. En plus de son regard qui ne nous a jamais lâchés depuis notre arrivée, Ismaël décoche un sourire en coin et débite :

« Ça fait une dizaine de jours que je suis interné, à cause des crises répétées que je faisais. Mais là, je me porte mieux et on va me libérer bientôt. On cherche toujours les raisons de ces crises. Sinon, je suis un étudiant en 1re année de Ressources humaines et communication. J’aurais aimé fêter en famille, parce que je ne me sens pas ici dans mon environnement naturel. A propos de l’indépendance, je crois que notre pays a eu des acquis, mais il y a encore du chemin à faire. Alors, ça vous va ? Maintenant, je dois prendre mon déjeuner et me reposer », dit-il d’un trait, répondant ainsi à toutes les questions qu’on serait tenté de lui poser et sûrement pour éviter d’être importuné plus longtemps. D’ailleurs, après sa tirade, il se dirige vers le pavillon homme tout à fait au fond de l’hôpital où il a sa chambre.

Look simple et stylé, Yves est assis un peu plus loin dans l’angle du préau. Tête baissée, son pied frappe le sol de petits coups répétés. Cela fait presque une heure qu’il est dans la même position. Cette manie traduirait-elle une anxiété ? Quand il lève les yeux, son regard est triste. Élève policier, Yves a été admis dans ce centre pendant qu’il était encore en formation à l’École de police. Il dit avoir un pincement au cœur à l’idée de passer la fête de l’indépendance interné dans cet hôpital.
Loin dans ses pensées, il se voit certainement en train de défiler à Grand-Bassam.

« En temps normal, je devais être au défilé avec ma promo. Mais hélas ! Je suis à l’hôpital », se désole-t-il. Il dit avoir perdu pied à cause du bizutage incessant dont il était l’objet. « Je leur disais de me laisser en paix, mais ils ne m’écoutaient pas jusqu’à ce que je dégamme (m’emporte Nldr) et qu’on m’amène ici. Ils étaient très jaloux de moi parce que j’étais le meilleur de notre promotion », charge-t-il.

Yves n’a pas fini de raconter son vécu que son voisin Philippe, qui brûle d’envie de s’exprimer depuis, prend la parole. Il a une voix gutturale. Son visage pâle est marqué d’un sourire qu’on aurait dit dessiné à l’encre indélébile. Ses cheveux soigneusement coiffés, ses lunettes pharmaceutiques et sa chemise manche longue à carreaux lui donnent un air de jeune intello. D’ailleurs, c’est par une pensée philosophique qu’il explique sa situation. « À vrai dire euh, ce sont les circonstances de la vie hein. On ne sait pas ce que demain peut engendrer. Vous savez euuh, comme Bossuet pouvait le dire, Dieu tient les rênes de l’histoire, les hommes ne font que s’agiter Voyez-vous ? Cela diteuuh, je dois prendre mes médicaments et retourner chez moi le plus vite possible », soutient-il. Et d’ajouter : « Aujourd’hui euuh, c’est la liberté hein, la fierté et la joie totale pour notre beau pays la Côte d’Ivoire. Je me sens très libre comme vous le constatez, même si je suis interné ici. J’ai la nourriture euh et la possibilité de me faire des amis et des allées et venues à l’intérieur du centre ».

Aîné d’une famille de six enfants, Philippe, 24 ans, a eu le Bac en 2019, mais n’a pu poursuivre les études à cause de ses dépressions à répétition. Mais il ne perd pas l’espoir d’aller poursuivre les études en Europe. Il se fait trop bavard. Pour son accompagnant qui ne le quitte pas des yeux, c’est un signe d’alerte. La crise n’est pas loin. Il lui demande donc d’aller prendre ses comprimés.

Andrée, une autre malade internée il y a deux jours, ne semble pas concernée par ce qui se déroule à la télévision. Elle est plutôt préoccupée à chercher ses sous-vêtements qu’elle ne retrouve pas depuis. Elle arpente la cour de l’hôpital en parlant seule sous la fine pluie qui tombe. « Hey ! Où tu vas comme ça ? », l’interpelle Tagro, le chef de la sécurité, qui a remarqué qu’elle se rapprochait du portail de l’établissement. « Je cherche mon bodysuit et mon string. Je vais voir à la poubelle dehors », répond-elle. « Il n’y a rien dans la poubelle. Retourne voir dans ta chambre », ordonne Tagro sur un ton ferme.

Il doit redoubler de vigilance pour éviter de voir des malades s’enfuir. « Ça arrive que certains malades trompent notre vigilance et sortent pour ensuite disparaître dans la nature. On fait donc l’effort de mémoriser leurs visages de sorte à les distinguer des visiteurs et on reste vigilant », explique-t-il.

FAUSTIN EHOUMAN


Une proportion inquiétante de jeunes

A l’Hôpital psychiatrique de Bingerville, le visiteur est frappé par l’âge des patients. Ce sont en majorité des jeunes. Selon la responsable du service socio-éducatif, Valérie Monné, rencontrée sur place, 60% de la centaine de malades internés dans cet établissement, sont des jeunes.

Interrogés, certains sont là depuis quelques semaines, d’autres depuis des jours. Ceux qu’on qualifie ici de « de par la loi », c’est-à-dire les malades errants ramenés manu militari, eux, sont pour la plupart enfermés dans leurs blocs.

« On ne les laisse sortir que quand ils sont calmes. Sinon, certains sont violents et viennent nous agresser pendant leurs moments de crise. Regardez les plaies sur mes mains, c’est l’un d’eux qui m’a fait ça, il y a trois jours. Il essayait de s’échapper », explique Patrice Kouakou, un vigile de l’hôpital.

Ludovic Séri, oncle d’un jeune malade, a quitté Daloa où il réside pour se rendre au chevet de son neveu. Cela fait déjà trois semaines qu’ils y sont. « Mon neveu a préféré rester en chambre parce qu’il n’a pas envie de regarder la télé. Les examens ont révélé que c’est la drogue qui le fatigue. Il a erré pendant un an et j’étais venu même le chercher pour aller le faire soigner au village. Mais son état était tel que je ne pouvais pas voyager avec lui. C’est ainsi qu’on nous a conseillé de l’amener ici. Je crois que c’était une bonne idée, parce que sa situation commence déjà à s’améliorer », affirme-t-il.

L’homme d’une cinquantaine d’années dit être stupéfait par le nombre de jeunes malades qui arrivent chaque jour dans l’hôpital. « Mon cœur se déchire à chaque fois que je vois un nouveau jeune malade arriver. Avant, il n’y avait que des vrais « fous », des gens qui traînaient dans les rues, à qui on avait lancé un sort et qui étaient déments. Aujourd’hui, la majorité de ceux qui viennent sont des jeunes toxicomanes. C’est vraiment dommage », se lamente-t-il.

Son regard plein de tristesse balaie la grande cour. « Il y a aussi du travail à faire dans ce centre. Tout est dégradé et il est difficile d’avoir de l’eau. Il faut le rénover et l’assainir. Déjà, j’ai attrapé une infection urinaire », se plaint-il.

Besoin d’amour et d’affection

Un peu plus loin dans la cour, c’est un groupe de jeunes d’une vingtaine de membres qu’on aperçoit dans leur uniforme bleu-blanc-jaune. Ce sont des membres de la Conférence baptiste des ambassadeurs royaux de Côte d’Ivoire. Ils ont choisi de venir commémorer l’indépendance avec les malades mentaux. Ils ont visité les différents compartiments de l’établissement, réconforté malades et accompagnants et échangé avec des membres du service socio-éducatif.

L’heure de se dire au revoir étant arrivée, Olabigi Japhet Oluwa Ponmile, l’un des responsables du groupe, va faire la prière finale : « Seigneur Jésus, c’est en ton nom que nous sommes venus voir ces malades, car tu nous as demandés d’aller partout dans le monde prêcher la bonne nouvelle. Que cet hôpital reçoive son indépendance aujourd’hui même en ton puissant nom. Que tout ce dont il a besoin pour son bon fonctionnement et pour l’épanouissement des malades lui soit accordé par ta grâce. J’ai prié au nom de Jésus-Christ, amen ».

Des membres de la Conférence baptiste des ambassadeurs royaux ont apporté du réconfort et prié pour les malades. (F. EHOUMAN)

Des mots qui provoquent de la joie et ravive l’espoir chez Valérie Monné, la responsable du service socio-éducatif. « C’est un acte de solidarité qui nous émeut à un très haut degré. Car il est de plus en plus rare de voir des personnes se souvenir de nos malades. En plus, ils ne sont pas venus les bras ballants, ils ont fait un don financier », apprécie Valérie. Elle poursuit : « quand les bonnes volontés veulent faire des gestes, elles ont tendance à s’orienter vers les orphelinats, les pouponnières et d’autres centres sociaux. Ainsi donc, recevoir une telle visite ce jour, est très réconfortant et nous amène à croire qu’on n’est pas oublié. Que tous ceux qui ont de l’amour à partager viennent nous voir de temps en temps », implore-t-elle.

Valérie exhorte à ne pas abandonner les malades, car nul n’est à l’abri de la situation que ces derniers traversent. « Tout le monde peut faire une maladie mentale à n’importe quel moment de sa vie, parce que ne pouvant pas être toujours maître des évènements qu’on peut traverser. Il faut donc prendre bien soin des malades et les aider à s’en sortir », plaide-t-elle.

Valérie assure être heureuse de commémorer l’indépendance sur son lieu de travail parce qu’elle sait que sa présence fait plaisir aux malades. « Quand ils nous voient les jours non ouvrables, ils sont contents parce qu’ils savent qu’ils auront des cadeaux ou que des donateurs viendront leur faire du bien. C’est le cas aujourd’hui. Ils ont bien mangé et ont même eu droit à la sucrerie », se réjouit-elle.

F. EHOUMAN


 Renforcer la capacité d’accueil et la sécurité

Construit et mis en service en février 1962, l’Hôpital psychiatrique de Bingerville est le premier et l’un des plus importants établissements publics ivoiriens spécialisés en psychiatrie. Il compte actuellement une centaine de malades internés, à majorité des jeunes. Ils sont logés dans deux pavillons, un pour les hommes et l’autre pour les femmes.

Valérie Monné, responsable du service socio-éducatif de cet hôpital, qui était de service le 7 août, a profité de notre visite pour faire un plaidoyer. A l’en croire, l’hôpital est saturé. « Nos capacités sont limitées et dépassées. Et c’est bien dommage car, chaque jour, des malades qui doivent être internés viennent, mais on ne peut pas les garder, faute de places. Leurs parents sont obligés de les ramener, alors qu’ils viennent souvent de très loin. Ce n’est pas toujours évident qu’ils reviennent. Et ne pouvant pas les gérer à la maison, les malades se retrouvent dans la rue. Il faut une action urgente de l’Etat pour renforcer nos capacités », implore-t-elle.

Dès qu’on franchit le portail de l’établissement, on est frappé par la vétusté des bâtiments sur le côté droit. Ils sont, pour la plupart, abandonnés. Valérie qui y travaille depuis 21 ans pense qu’« il faut songer à une réhabilitation complète de l’hôpital et construire de nouveaux bâtiments ». « Il y a suffisamment d’espace pour cela. L’hôpital est de plus en plus sollicité. On a même dépassé le millier de consultations par mois », insiste-t-elle. Et ajoute : « Il faut aussi faire en sorte que les médicaments soient gratuits pour les malades qui viennent ici, car le coût élevé des médicaments entraîne une mauvaise observance du traitement ».

Jeannot Tagro, chef des vigiles, lui, attire l’attention sur la sécurité. A l’en croire, des malades arrivent souvent à tromper leur vigilance et à s’enfuir. « Nous ne sommes pas nombreux. On travaille à deux par jour et c’est insuffisant. On est souvent submergé et des malades se confondent avec les visiteurs pour s’enfuir. Nos équipes doivent être renforcées », souhaite-t-il.

F. EHOUMAN


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Après des études de géographie à l’Université Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan et des diplômes en musique et communication obtenus à l’Institut national supérieur des arts et de l’action culturelle (Insaac)Faustin Ehouman décide finalement de bâtir une carrière de journaliste, ce métier qui l’a toujours passionné[…]

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